Clientèle française confie à un ami la gestion de ses comptes bancaires en Suisse: la banque condamnée pour détournements non détectés malgré des doutes internes et un conflit d'intérêts (art. 3 al. 2 CC)
- BGE / ATF / DTF
- ATF 146 III 121 · BGE 146 III 121 · DTF 146 III 121
- Date
- 10.12.2019
- Numéro de dossier
- 4A_504/2018
- Cour
- I. Zivilrechtliche Abteilung
- Issue
- Partiellement admis
Normes déterminantes
Art. 32 CO Art. 33 CO Art. 97 CO Art. 107 CO Art. 402 CO Art. 3 CC
Résumé
Une cliente française, résidant en Suisse, a octroyé une procuration générale et illimitée à un ami pour gérer ses comptes bancaires. Ce représentant a effectué 14 virements indus, totalisant environ 13 millions, principalement en faveur de ses propres comptes ou de ceux de sa société, afin de financer l'achat de biens immobiliers. La cliente a ensuite intenté une action en restitution contre la banque, alléguant que ces virements avaient été exécutés sans mandat valable. La banque a contesté, invoquant la validité de la procuration et son bon droit. La cour cantonale a rejeté la demande, estimant que la banque n'avait pas à intervenir tant que les actes étaient couverts par la procuration. La cliente a formé un recours au Tribunal fédéral.
Le Tribunal fédéral a partiellement admis le recours et réformé l'arrêt cantonal. Il a retenu que les 13 virements litigieux (hors un virement effectué via e-banking avec le mot de passe de la cliente) avaient été exécutés sans mandat valable, car le représentant avait abusé de ses pouvoirs. En effet, le représentant avait commis des détournements avoués, vidant totalement le compte de la cliente. La banque ne pouvait pas se prévaloir de sa bonne foi, car elle n'avait pas fait preuve de l'attention exigée par les circonstances concrètes, notamment en raison d'un conflit d'intérêts manifeste (les sommes détournées servant de garantie pour des crédits qu'elle avait elle-même octroyés au représentant) et des doutes exprimés par deux de ses employés, G.________ et H.________, qui s'étaient interrogés sur la légitimité des opérations. Le Tribunal fédéral a souligné que la banque aurait dû procéder à des vérifications directes auprès de la cliente, comme elle l'avait fait pour un transfert similaire sur le compte du fils de celle-ci. En l'absence de toute clause de transfert de risque, le dommage résultant de ces paiements sans mandat incombe à la banque (art. 107 al. 1 CO, art. 402 al. 1 CO). La banque n'a pas pu établir devant les instances précédentes que la cliente avait fautivement contribué à causer ou aggraver le dommage, ce qui exclut toute compensation (art. 97 al. 1 CO, art. 41 al. 1 CO). Par conséquent, la banque est condamnée à restituer 5'450'000 euros, 6'050'000 francs suisses et 150'000 dollars américains, avec intérêts à 5 % l'an à compter du dépôt de l'action le 23 mars 2013. Les frais judiciaires fédéraux sont majoritairement à la charge de la banque, qui doit également verser une indemnité de dépens à la cliente. La cause est renvoyée à la cour cantonale pour la répartition des frais des instances cantonales.
Cette décision est notable car elle précise l'application de l'art. 3 al. 2 CC dans le contexte bancaire: la simple existence d'une procuration écrite ne dispense pas la banque de son obligation de vigilance lorsqu'elle est confrontée à des signaux d'alarme objectifs, tels que des doutes internes et un conflit d'intérêts structurel.
Regeste
Art. 32, 33, 38, 97 Abs. 1, 107 Abs. 1, 402 OR, Art. 3 ZGB; Banküberweisungen; allgemeine und unlimitierte Bankvollmacht des Vertreters; Selbstkontrahieren; fehlende Legitimation des Vertreters; Schaden. Ermittlung in drei Schritten wer, die Bank oder der Kunde, im gesetzlichen System den Schaden tragen muss (E. 2). Kein Auftrag des Kunden (erster Schritt): Unterscheidung zwischen der Vollmachtsüberschreitung und dem Vollmachtsmissbrauch des Vertreters (E. 3). Frage der Nichtigkeit der allgemeinen und unlimitierten Vollmacht (Selbstkontrahieren) offengelassen (E. 3.3). Gesetzliches System im Falle fehlender Legitimation des Vertreters (von der Bank zu tragender Schaden) oder vertragliche Abweichung durch Risikotransferklausel (vom Kunden zu tragender Schaden) (zweiter Schritt) (E. 4). Im gesetzlichen System besteht ein Anspruch der Bank auf Schadenersatz gegen ihren Kunden, der verschuldet dazu beigetragen hat, den Schaden, den sie erleidet, zu verursachen oder zu verschlimmern (dritter Schritt) (E. 5). Regeste Art. 32, 33, 38, 97 al. 1, 107 al. 1, 402 CO, art. 3 CC; virements bancaires; procuration bancaire générale et illimitée du représentant; contrat avec soi-même; défaut de légitimation du représentant; dommage. Détermination, en trois étapes, de celui qui, de la banque ou du client, doit supporter le dommage dans le système légal (consid. 2). Absence de mandat du client (première étape): distinction entre le dépassement de pouvoirs et l'abus de pouvoirs du représentant (consid. 3). Question de la nullité de la procuration générale et illimitée (contrat avec soi-même) laissée ouverte (consid. 3.3). Système légal en cas de défaut de légitimation du représentant (dommage à la charge de la banque) ou dérogation conventionnelle par clause de transfert de risque (dommage à la charge du client) (deuxième étape) (consid. 4). Dans le système légal, prétention compensatoire de la banque en dommages-intérêts contre son client qui a fautivement contribué à causer ou à aggraver le dommage qu'elle subit (troisième étape) (consid. 5). Regesto Art. 32, 33, 38, 97 cpv. 1, 107 cpv. 1, 402 CO, art. 3 CC; bonifici bancari; procura bancaria generale e illimitata del rappresentante; contratto con sé stesso; difetto di legittimazione del rappresentante; danno. Determinazione, in tre tappe di colui che, fra la banca o il cliente, deve sopportare il danno nel sistema legale (consid. 2). Assenza di un mandato del cliente (prima tappa): distinzione fra superamento e abuso del potere rappresentativo da parte del rappresentante (consid. 3). Questione della nullità della procura generale e illimitata (contratto con sé stesso) lasciata aperta (consid. 3.3). Sistema legale in caso di difetto di legittimazione del rappresentante (danno a carico della banca) o deroga convenzionale tramite una clausola di trasferimento del rischio (danno a carico del cliente) (seconda tappa) (consid. 4). In caso di un difetto di legittimazione del rappresentante la banca dispone, nel sistema legale, di una pretesa compensatoria di risarcimento danni contro il suo cliente che ha contribuito colpevolmente a causare o aggravare il danno che essa ha subito (terza tappa) (consid. 5).
Décision originale auprès du tribunal ↗
Le résumé, l'issue et les normes déterminantes sont établis automatiquement et peuvent contenir des erreurs. Seule la décision originale fait foi. Pas de conseil juridique.
Décisions apparentées
- Collectionneur italien achète une montre Patek Philippe volée à Yoko Ono Lennon : acquisition de bonne foi exclue en droit allemand, action en constatation de propriété rejetée (art. 714 al. 2 CC)
- Recourante s'oppose à la mainlevée définitive fondée sur une décision d'avance de frais pour l'administration d'office d'une succession : la décision n'est pas un jugement exécutoire au sens de l'art. 80 al. 1 LP
- Société victime d'une escroquerie au président : virements exécutés sans mandat malgré signature collective à deux, action en restitution entièrement admise (art. 107 al. 1 CO)
- Client turc victime d'une usurpation de sa boîte mail subit des virements frauduleux: la banque n'a pas commis de faute grave, la clause de transfert de risque s'applique (art. 100 al. 1 CO)
- Avocat utilise son compte de société offshore pour recevoir un virement client : activité d'encaissement non couverte par l'assurance RC professionnelle (art. 1 let. b ch. 1 CC)
- Actionnaire licencié immédiatement conteste le calcul du prix de rachat de ses actions : interprétation objective de la clause contractuelle selon le principe de la confiance (art. 2 al. 2 CC)
- Héritier répudie la succession de son père après avoir payé une dette de 4,8 millions à des héritiers d'un avocat : action en annulation de la répudiation admise pour créance récursoire hautement vraisemblable (art. 578 al. 1 CC)
- Société victime d'une escroquerie au président (CEO-Fraud): la banque ne peut pas opposer une prétention en dommages-intérêts en compensation de l'action en restitution, faute grave interrompant le lien de causalité (art. 107 al. 1 CO)